I. De 1945 à 1970 : le mythe résistancialiste

Les causes de la mythification de la résistance sont d’une part une mémoire disputée : par de Gaulle et les communistes car le fait d’avoir participé à cette résistance leur donne en 1944 une légitimité politique, l’objectif étant d’accéder au pouvoir. Ce que Charles de Gaulle fera puisqu’il sera Président du Gouvernement provisoire de la République française de 1944 à 1946, président du Conseil des ministres de 1958 à 1959 et enfin président de la Ve République dont il est le fondateur, de 1959 à 1969. Des affiches à propagande gaullistes et communistes illustrent bien ce désir de pouvoir. Ainsi, l'affiche des fusillés de Chateaubriand (°), une affiche électorale réalisée dans l’immédiat après guerre, montre bien que le PCF puise une légitimité renouvelée par son engagement dans la Résistance. Le texte est révélateur d’ une manipulation de l’ histoire : le PCF se faisait appeler, à cette époque, le “ parti des 75.000 fusillés ”, alors qu’ il y eut 25.000 fusillés en France et qu’ ils n’étaient pas tous communistes. Par son sacrifice, le PCF pense avoir le droit à des privilèges (ceci est très bien illustré dans Uranus avec les fausses dénonciations) mais surtout au pouvoir. Une mémoire collective se construit déjà, alors que les faits sont proches et les mémoires individuelles présentes. Cette lecture unanimiste de la résistance est donc due à De Gaulle, qui nie le régime de Vichy et réussit même à faire disparaître les divisions entre les résistants. 

La deuxième cause est une mémoire qui rassemble : l’héroïsme de la résistance est étendu à l’ensemble de la population ce qui construit une unité nationale autour de valeurs communes. Par ailleurs, dès 1944, des commémorations renforcent cette unité : des noms de résistants, de victimes sont donnés aux rues,le mémorial de la France combattante au mont Valérien (°) dominé par une croix de Lorraine et surtout le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964 qui est un réel hommage national. Cérémonie durant laquelle André Malraux alors ministre des affaires culturelles prononce un discours poignant, 21 ans après la mort de Moulin. Ce discours est adressé aux jeunes générations qui n’ont pas connu la guerre et qu’il faut sensibiliser, notamment pour en faire des électeurs pour le premier suffrage universel présidentiel, afin que De Gaulle soit élu à nouveau. Le mythe résistancialiste est aussi entretenu par l'éducation, puisqu'il faut perpétuer le mythe même dans les nouvelles générations. Ainsi, en 1964 est instauré le concours national de la Résistance destiné aux élèves collégiens et lycéens (toujours en vigueur) et dès l'école primaire, les résistants sont présentés dans les manuels d'histoire (°) en tant que véritables libérateurs et héros français sans jamais parler de collaboration ou d'attentisme qui est la troisième cause de l'entretien du mythe. 

Enfin, la troisième cause est une mémoire amputée : l’Etat Français évite les sujets de la France de Vichy et de l’antisémitisme afin d’oublier le traumatisme de la défaite, de l’occupation et de la collaboration construisant ainsi une mémoire collective inexacte dès 1945 et ce jusque dans les années 70. D'autre part, les cinéastes ne disposaient pas d'une grande diversité de sources pour représenter objectivement la Résistance. En effet, à cette époque, les sources étaient pour la plupart orales, celles écrites restant dissimulées. 

A. La résistance magnifiée : La Bataille du Rail de René Clément

   
 a. Présentation

Résumé :

Dans une gare de province occupée par les allemands, deux hommes, le chef de gare, Athos et son adjoint Camargue, organisent la résistance : passage de fugitifs, de courrier, tracts, envoi de renseignements à Londres, sabotages, avec parfois pour conséquence des otages fusillés. Après le débarquement, l'organisation Résistance Fer met tout en œuvre afin que les Allemands ne puissent pas envoyer Apfelkern, un convoi de 12 trains en Normandie, car ceux-ci transportent des tanks, munitions…etc. Mais la petite ligne secondaire où il s'engage saute grâce aux actions résistantes et le convoi doit revenir sur la grande ligne. En pleine nuit, Camargue fait dérailler une locomotive et huit wagons vides. La grue géante de 30 tonnes qui doit les déplacer est sabotée à son tour et il faut donc appeler une autre grue de 50 tonnes pour déplacer et la grue et la locomotive et ses wagons. Quand ils repartent, une fois le terrain déblayé, ils sont précédés d'un train blindé que le maquis attaque en vain, provoquant beaucoup de morts. Mais arrive la victoire : la résistance réussit à faire sauter la voie entre le convoi de tête et le suivant, le 1504, qui déraille et tombe dans le ravin. Dérivés sur les lignes électrifiées, les trains restants sont à nouveau bloqués par une coupure du courant. Les locomotives à vapeur font tomber leurs feux. L'aviation alliée, prévenue, intervient alors, lâchant des bombes sur les trains allemands. C’est une victoire glorieuse. En Normandie, les haut-parleurs des gares annoncent la libération; les premiers américains arrivent sur le triage, tandis que le 122, premier train libre démarre avec comme inscription à l’arrière : Vive la France et la Résistance, honneur aux cheminots.

La bande annonce de La Bataille du Rail (Actualités Françaises - 01/01/1946) 

Le réalisateur :

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 René Clément, réalisateur de la bataille du Rail est né en 1913 à Bordeaux, il réalise depuis 1937 des court-métrages. En 1945, il est choisi par les associationsde la Résistance pour diriger la Bataille du Rail, long métrage sur les cheminots pendant l’occupation allemande qui mêle habilement fiction et documentaire. Le film obtient la Palme d’or à Cannes en 1946. René Clément est d’autant plus récompensé qu’il  obtient la Palme d’or du meilleur réalisateur. Paris brûle-t-il (1966) sera sa dernière oeuvre reconnue avec un casting de stars très chargé : Belmondo, Kirk Douglas, Jean-Pierre Cassel, Montand, Piccoli... Le réalisateur se retire progressivement du milieu, après quelques films mineurs et oubliés, mais reviendra en 1986 pour siéger à l'Académie des Beaux-Arts. 

 

 

Le titre : Il est sufisamment explicite pour comprendre de quoi il va être question. C'est dans un certain sens une métonymie puisque le titre désigne les cheminots par un sujet qui les symbolise et le mot de Bataille ajoute la dimension résistante à ces cheminots. 

 


Ce film est sorti en 1946 mais fut très vite retiré des salles car à ce moment la France était en guerre avec l’Indochine car il montrait les techniques utilisées pour le sabotage des chemins de fer, méthodes qui furent appliquées par les Vietnamiens contre l’armée française. La Bataille du Rail, qui allie habilement documentaire et fiction est considéré comme le premier film sur la Résistance est le fruit du conseil national de la résistance et de la SNCF, posant la question de l’objectivité, c’est pourquoi l’on peut dire qu’il est entre réalité et représentation subjective.

Un film particulier, l'alliance du documentaire et de la fiction

Ce film est spécial puisqu’il associe en effet une première partie documentaire et une autre fictionnelle. La première est centrée sur les mécaniciens, les procédures et une voix-off explique l’organisation du sabotage. Elle correspond au court-métrage que Clément avait commencé, intitulé Résistance Fer. Il fut commandé par le Conseil National de la Résistance et la SNCF afin de rendre hommage aux cheminots de la Résistance, expliquant ainsi la glorification des actes de résistance et posant la question de l’impartialité. Les producteurs, séduits du résultat suggérèrent à Clément d’en faire un long métrage car d’après eux il était l’homme qu’ils cherchaient pour réaliser le premier film sur la Résistance. Le film est donc complété avec une deuxième partie, plus fictive, c’est pourquoi il y a un hiatus, un manque de cohérence entre les deux parties.

Dans cette deuxième partie, en plus des ouvriers, sont représentés des hommes de la résistance qui coordonnent les actions de leur bureau. La voix off qui perturbait le spectateur dans la première partie et était entre commentaire descriptif et emphase dramatique puisqu’elle posait la question « Cette résistance, qui en fait ici, qui en est ? » disparait dans cette deuxième partie, laissant plus de place aux dialogues. Elle s’axe beaucoup plus sur un groupe de résistants bien particulier et correspondant au cinéma occidental plus qu’au cinéma soviétique de la première partie. D’autre part, la qualité du film est due à l’expérience et les connaissances sur le sujet du réalisateur qui avait participé en 1942 au documentaire Ceux du Rail, visant à mettre en valeur le travail des cheminots.

Entre réalité et représentation :

Plusieurs données permettent de différencier la fiction de ce film de la réalité qui fut.

  • Tout d’abord le contexte historique qui prouve une étroite collaboration de la SNCF avec l'occupant mais quelques cheminots résistants :

De juin à septembre 1940 se lient les premiers contacts entre la SNCF et l’occupant allemand. Ils établissent que la direction générale de la SNCF « garde la charge et la responsabilité des transports ». Le 30 juin 1940, le principe de l’exploitation française des chemins de fer sous surveillance allemande est adopté par la Commission allemande d’armistice. Cependant, la priorité est donnée aux transports allemands. Puis, avec les accords de Vichy qui se sont résignés à l’annexion de l’Alsace et la Moselle, la SNCF n’a plus aucune action sur les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle. Heureusement, dès 1941, des cheminots appartenant à de petits groupes de résistants commencent à saboter certains convois allemands et fond dévier des trains contenant des prisonniers de guerre. Parmi ces cheminots se trouvaient des cadres et hauts fonctionnaires de la SNCF, de simples ouvriers, ou encore de petits groupes locaux spécialisés dans le sabotage. Tous ces sabotages ont réveillé la répression allemande qui, de mai à août 1944, arrête et fusille tous les cheminots suspectés de complicité de sabotage. Cependant, malgré la résistance de certains cheminots, la SNCF a elle, collaboré. En effet, des données plus récentes, avec le rapport Bachelier en 1996, ont prouvé l'étroite collaboration de la SNCF entre 1940 et 1944, notamment avec la déportation ou dans le sanctionnement des cheminots refusant de conduire les trains de la mort (ex : Louis Brochant). C'est d'ailleurs pour cette raison, comme l'explique Sylvie Lindeperg, que la SNCF pèse sur René Clément pour passer de la résistance des cheminots à LA résistance des chemins de fer. 

  • Ensuite une propagande autour du film, élaborée par des acteurs interressés qui conduit à une représentation faussée de l'unité de la Résistance :

En effet, une réelle propagande fut mise en œuvre, il suffit de lire l’intertitre qui ouvre le film « Ce film retrace des scènes authentiques de la Résistance et a été réalisé avec la participation de la Commission militaire du Conseil national de la Résistance et grâce à l’effort considérable de la Société Nationale des Chemins de Fer. » De même, la bande annonce (ci-dessus) qui vendait le film affirme que la Bataille du Rail « est le film qui vous dira sans grandiloquence et sans mensonge », ce qui est naturellement faux. Les profiteurs sont la SNCF pour son autopromotion et le blanchissement de son personnel notamment sur la question de la déportation qui n’est jamais évoquée dans le film et le groupe Résistance-Fer pour rendre hommage à la classe ouvrière mais aussi l’Etat français qui avait grand besoin à cette époque de réunir résistants, collaborateurs, déportés, dénonciateurs pour reconstruire le pays. C'est pourquoi les acteurs, professionnels et amateurs (certains sont d’anciens résistants) incarnent des comportements fraternels et un patriotisme dans une résistance unifiée et unanime à tous les grades contrastant très fortement avec l’occupant allemand présenté comme bestial, violent et antipathique.

  • Enfin, des chiffres à l'appui qui prouvent l'implication des cheminots dans la Résistance même s'ils ne furent qu'un petit pourcentage :

Même si les actes de résistance héroïque sont sur gonflés allant parfois jusque la caricature et que la réalité fut moins épique, on ne peut pas nier l’existence de cheminots ayant luttés pour la restauration de la liberté dans leur pays. Sur 410 000 agents de la SNCF, 10% auraient résisté, soit 40 000 d’entre eux avec un millier de morts. Par ailleurs, les vrais résistants blanchiront les autres à l’heure de la libération. 

     b) Analyse de séquence filmique

Analyse d'une scène :


Cet extrait se situe dans la première partie du film, c'est à dire la partie documentaire. La fin de cet extrait correspond à la fin du documentaire qui devait s'appeler "Résistance Fer". Avant ce passage, des affiches de propagande conseillaient aux cheminots de ne pas saboter car ils sabotaient aussi le ravitaillement pour la France au front, mais les sabotages s'intensifient et comme l'indique la voix off "après les conseils d'amis, la menace". Là, une affiche de peine de mort aux saboteurs remplace les autres affiches et les allemands rassemblent tous les cheminots pour le leur dire de vive voix par le biais d'un cheminot qui interprète et finit son interprétation par " ils disent nous vous tendons la main mais si vous nous tendez le poing, on vous cassera la gueule". Juste après cela apparait le premier plan que l'on voit dans la vidéo avec la voix off qui commente (mais ici, cela a été coupé après) : "Conclusion, 10 trains allemands devaient partir ce soir-là". Cette voix off n'est pas du tout objective puisqu'elle est ironique et se range du côté des résistants.   

1er et 2ème plan : En même temps que le commentaire ironique, un train est en train d'exploser, montrant bien l'opposition entre les ordres des allemands et les actes des cheminots. Ce sont 4 trains qui explosent dans la profondeur du champs. Un résistant passe discrètement devant la scène. 

3ème plan : Par le biais d'un fondu au noir apportant la dimension cause/conséquence amène le spectateur sur une scène avec des allemands qui demandent à un cheminot de les suivre. La voix off dramatique qui déclare "ici s'efface le pouvoir des mots" est appuyée  par une musique extra-diagétique redondante. Il y a dans ce plan une opposition entre l'allemand et le cheminot, par l'attitude antipathique des allemands et le visage du résistant courageux presque résolu à affronter son destin, mourir pour sa patrie ou plutôt comme une résolution qu'il veut pour rester digne et ne pas être "forcé à mourir".  Il redoutait sûrement la sanction puisque dès l'arrivée des allemands, aucuns mots n'est utile pour qu'il les suive, il dépose d'ailleurs ses outils avant qu'ils se postent derrière lui. Ces outils déposés s'apparenteraient presque à une action de déposer les armes, mais en rien péjoratif, pas comme un acte lâche mais au contraire comme un acte mature et courageux.  

4ème plan : De sous un train sort un résistant, une clef anglaise à la main, il rencontre les allemands et a donc un mouvement de recul. Mais les allemands (dont on ne voit que les pieds) le pressent, la voix de l'allemand est brutale et le résistant doit donc se relever. Puis, la caméra fait alors un mouvement panoramique de haut en bas pour cibler la clef anglaise que le cheminot lance, c'est encore ici un symbole d'arme déposée.

5ème et 6ème plan : Ce plan présente la résistance de bureau, administrative. Ici, l'arme est le stylo. Alors lorsque les allemands l'interpellent pour qu'il les suive, il lâche son stylo qui roule et coule, allégorie d'un danger imminent. 

7ème plan : La caméra suit des pieds de soldats allemands par un mouvement de panoramique gauche-droite afin d'atterir sur les résistants. Un des deux tient dans la main une perceuse et se place sous le train.

8e et 9e plan : Le gros plan sur le visage du résistant qui perce regardant son travail, ajouté au bruit assourdissant de la perceuse apporte un certain stress au spectateur. En effet, il se retrouve dans une situation très similaire à celle du résistant : il ne voit rien à cause du gros plan et le résistant à cause de sa concentration et il n'entend rien, comme le résistant à cause du bruit de sa perceuse.  

10e plan : L'autre résistant remplit le rôle de guet, il est attentif et porte un regard hors champ avec toujours le bruit de la perceuse, cette fois hors champ. Ceci amplifiant toujours la tension du spectateur quand aux conséquences de cet acte résistant.

11e plan : Il y a de nouveau gros plan sur le visage crispé de celui qui perce. A un moment donné, un son très bref de sifflement se fait entendre, le résistant écarquille les yeux, surpris, appeuré. Ce sifflement est très certainement le signal convenu entre le guet et celui-là pour prévenir d'un danger. 

12e plan : Le bruit de la perceuse s'est arrêté et un allemand, filmé en contre-plongée lui procurant un rôle dominant, s'apprête à tirer sur le guet. 

13e plan : Le raccord son du coup de feu permet le passage du plan sur l'allemand au gros plan sur celui qui perçait. Au bruit du coup de feu, il ferme les yeux, comme profondément affecté pour son ami mais aussi pour son devenir puisque l'allemand va sûrement venir le fusiller lui aussi.  

14e et 15e plan : Dans ce plan, c'est une sorte d'imbriglio, de coup de théâtre puisque le spectateur découvre avant l'autre cheminot que le guet est toujours vivant. Il est pris de profil, avec le fusil encore pointé et un regard hors-champ abasourdi qui a agit selon l'instinct. Par le raccord regard, le prochain plan montre l'effondrement de l'allemand et confirme donc bien le quiproquo qui s'est crée dans la question du tueur. 

16e et 17e : La souffrance du résistant peut encore se lire dans les deux plans qui suivent mais il découvre à son tour que son ami est toujours là. Cependant il ne semble pas soulagé ou pris d'un besoin de lui exprimer ses sentiments, ceci pouvant s'expliquant par le genre documentaire. Le guet lui demande de venir voir l'acte qu'il a commis. 

18e et 19e : Les résistants restent encore surpris par la mort de l'allemand, il semble alors qu'ils ne sont pas habitués à causer leur mort, montrant ainsi l'humanité des résistants. Ils se regardent l'un l'autre avec des yeux interrogateurs sur l'advenir de l'allemand. 

20e et 21e : Un de deux résistants s'en va chercher une pelle puis va rejoindre son ami sur le dessus du train, là où repose l'allemand. A l'aide de pelles, ils le recouvrent de charbon. Puis la caméra fait un zoom qui parait insignifiant puisqu'il agrandit un bord du wagon. Il prend sens lorsque la caméra fait un mouvement panoramique haut-bas et met en valeur la direction du train : Breslau. Breslau est une ville polonaise, autrefois annexée par les allemands. Cette ville associée à l'allemand tué pourrait être le "juste retour de flammes", même si bien entendu, l'allemand est juste l'éxécuteur d'ordres de hauts gradés. 

22e à 27e : Ils redescendent du train et viennent se poster derrière celui-ci. Filmés en plongée, pour montrer la situation de mal à l'aise dans lesquels ils sont, ils se demandent ce qu'ils vont faire du fusil. A ce moment, les allemands repassent, filmés en contre-plongée selon l'angle de vue des cheminots. L'un conseil à l'autre de cacher l'arme mais par un mouvement d'idnavertance, en voulant enlever des mains l'arme à son camarade, il fait tomber la pelle derrière, faisant du bruit. Les deux derniers allemands de la file indienne se retournent en même temps. Cette symétrie dans leur position, dans les rails, leur confère un statut quelconque, ils sont tous semblables et ne se démarquent en rien. La caméra filme ensuite en gros plan les visages appeurés et tendus des deux cheminots, puis une fois les allemands partis, les cheminots se séparent, ils ont chacun une tâche différente à accomplir. 

28e : La caméra reste à peu près fixe et des passants en gros plan passent devant elle : ce sont les futurs fusillés et les allemands. Puis elle effectue un mouvement panoramique gauche-droite qui laisse voir une symétrie pour laquelle René Clément a souvent été réputé : les futurs fusillés avancent en un sens, derrière eux leur meurtrier qui les poussent l'un après l'autre contre le mur, et la ligne encore derrière fait apparaitre des allemands qui vont dans le sens contraire, en ligne eux aussi. Ces directions opposés dans la direction de marche des lignes allemandes et des cheminots renforcent bien le contraste allemand-résistant. 

29e : La caméra se braque en gros plan sur le dernier cheminot à avoir été poussé contre le mur. 

30e : Ce plan, présentant une petite partie du cadre avec de la fumée, un symbole assez noir, qui s'échappe de la locomotive, c'est le cadre de leur mort. Par ailleurs le son récurrent des locomotives à intervalles régulieres ajoutent une dimension oppressante, inquiétant à l'action. Un autre son se fait entendre qui est celui des fusils qui se préparent à tirer. 

31e : Le retour en gros plan sur le visage du dernier cheminot  comporte une notion de profondeur de champ, car derrière le résistant, en flouté, les cheminots s'éffondrent l'un après l'autre, et d'autres sursautent aux coups de fusil. Le regard du dernier cheminot est vide, tendu et à la fois révolu, il semble savoir que rien ni personne ne pourra empêcher l'inévitable de cette situation. 

32e : Ce plan présente un très gros plan sur une araignée qui monte maladroitement le long du mur et s'effondre à la manière des autres éxécutés. Elle semblait attendre son tour elle aussi. Le résistant la fixe.

33e : Un nouveau coup de feu retentit, et le gros plan sur le cheminot le montre fermant les yeux. Il continue, à la manière de ses camarades à regarder le mur, il ne daigne pas regarder vers la gauche, où s'étendent les corps sans vie de ses collègues. Quand il rouvre les yeux, il regarde hors-champ vers le haut.

34e:  Le raccord regard permet de se rendre compte de ce qu'il observe : la fumée noire de la locomotive. Cette fumée noire s'échappant et s'évaporant vers le ciel serait-elle le signe d'une liberté qu'il n'a désormais plus ? Ou le symbole du lieu où il pense finir : le ciel ?  

35e à 39 e : Les plans qui suivent montrent les autres cheminots qui décident d'actionner les sifflets des locomotives, ces sifflets hurlent leur haine vengeresse aux oreilles de l'ennemie mais aussi leur solidarité et leur fraternité à leurs camarades. 

40e : Une grosse contre plongée met en scène l'avant dernier cheminot à être éxécuté, cette prise de vue est prise là où il va s'éffondrer d'une minute à l'autre. On ne voit pas le dernier à être éxécuté cette fois là mais sa main car l'avant dernier, tout en gardant un regard vers le bas vide et effrayé prend brusquement la main de son camarade.

41e : Le plan rapproché sur le dernier à être fusillé avec dans la profondeur de champ celui qui vient de lui prendre la main permet de mettre en valeur le coup de fusil qui vient s'abattre sur l'avant-dernier qui s'effondre en faisant vaciller quelque peu le dernier puisqu'il lui tenait la main. Ce dernier continue à avoir un regard impassible, vide, exprime-t-il de la sérénité, de la tension ? Ou veut-il tout simplement garder sa dignité dans les derniers instants de sa vie et ne pas montrer sa peur aux allemands ? 

42e : Un très gros plan vient se fixer sur le dernier qui attend d'une minute à l'autre sa mort en fermant les yeux. 

43 e : Le spectateur n'est pas apte à voir le dernier mourir, car le plan se fixe à nouveau sur la fumée avec le coup de feu en son hors-champ. En même temps débute la musique angoissante et sinistre. Là devait se terminer l'oeuvre de Clément, le documentaire. Mais à la demande du CNR et de la SNCF il transformera son court-métrage en long-métrage en y ajoutant la partie fictionnelle. 

Cet extrait est la représentation de la fraternité et du courage héroïque des résistants et leur injuste sort décidé par les allemands représentés eux comme des bêtes vociférantes et sans sentiments. Les symboles sont omniprésents : les armes déposées, la musique, le bruit à intervalle régulière des trains, l'araignée qui tombe, les sifflets des trains, les mains qui se tiennent... Ils permettent une amplification de la dimension dramatique de cet extrait et de l'empathie du spectateur à l'égard de ces hommes morts pour la France. 

 

 

Commentaire de la scène du déraillement :

     Dans cet extrait, deux des personnages principaux ont un entretien. Jean Clarieux (pas de nom défini dans le film) est celui qui a une allure propre, puisqu'il fait de la résistance de bureau, administrative principalement, quand à Lucien Desagneaux (Athos dans le film) il est cheminot et a donc une allure sale et négligée. Athos fait à part à l'autre des projets de déraillement du train blindé. Ce train doit être conduit par le cheminot. Il est donc décisif dans ce choix. Athos a de bons arguments comme le fait que ces trains envoyés sur le front de Normandie peuvent jouer dans la victoire ou non des français sur les allemands. D'autre part, il le provoque un tantinet (00 : 38) car il remet en cause ses capacités, son courage en le regardant avec un sourire de bas en haut et lui déclarant "Maintenant mon vieux, si tu marches pas, on t'en voudra pas pour ça". En effet, outre le petit "j'essayerai" précedemment dit par x, son regard semblait inquiet, tendu, ce qui aurait pu faire croire à un refus de sa part. Mais non, à la petite provocation de Athos, il répond " Dix chars de moins dans une bataille, ça arrange le communiqué" avec un sourire plutôt fier comme pressé d'être un des acteurs du déraillement. Tout au long de leur dialogue et en particulier lors de leur séparation, il y a une réelle connivence qui semble s'installer ou tout du moins un vrai respect mutuel. 

Puis, il y a changement de lieu et apparait le train blindé, conduit par x et un camarade à lui et le train démarre. Dès lors, une musique en fond introduit l'action déterminante de ces résistants. De même, le montage alterné crée un effet de tension, de suspens. Ce montage rapide passe de plans larges sur le train à des plans serrés sur l'action des résistants (gros plan sur les mains) : le suspens est renforcé. Ce sont par ailleurs des gestes professionnels, d'habitués car ce sont de vrais anciens résistants qui les mettent en oeuvre. La caméra fait voir les kilomètres qui passent, l'intérieur du wagon mais ne montre jamais la vision en avant du train comme elle ne montre jamais un regard de résistant qui se dirigerait en arrière, vers l'arrivée du train. La série de plans en contre- plongée sur le train en mouvement et les résistants donne donc une intensité dramatique, tendue, renforcée par la musique héroïque. A quelques mètres de l'arrivée du km 212 (c'est à dire le kilomètre où doit dérailler le train), les changements de valeur de cadre et le montage alterné s'intensifient. Puis, la caméra fait un énorme bond en arrière puisqu'elle a un parfait plan d'ensemble sur le train et l'environnement qui l'entoure. Et là, les résistants sont les vainqueurs. Le train déraille entraînant avec les lui les tank allemands. C'est un vrai train qui fut jeté dans la vallée, dans les Côtes d'Armor en Bretagne. Cette scène époustouflante a pu être tournée grâce à l'aide du Système National français des chemins de fer. Elle a été filmée avec trois caméras et ponctuée d'un plan sur un accordéon dévalant le talus parmi les débris de wagons en une cascade de notes criardes et désacordées à l'image de ces hommes sacrifiés pour la France, car l'accordéon est souvent assimilé à la France. 

Il y a donc dans cet extrait une véritable dimension d'héroïsme et de mise en valeur du résistant : par le risque couru, par la fraternité qui apparait dans les discours tenus ou simplement la coordination des opérations des différents cheminots et résistants qui a pour finalité, leur victoire triomphante. 

 

  c.Analyse de l'affiche


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Cette affiche, créée en 1946 présente un résistant glorifié dans sa lutte pour sa patrie, il va faire dérailler le train dans lequel il se trouve. L'impression générale qui se dégage est une impression de mal à l'aise, de stress. L'affiche se compose de deux parties. 

Au premier plan, l'acteur Jean Clarieux qui joue Lampin. Il est représenté en rouge, couleur qui signifie le danger, l'interdiction, l'ardeur, l'instinct, mais aussi le sang qui se joue dans ces actes héroiques dans lesquels il pourrait perdre la vie. Son héroïsme est par ailleurs confirmé par sa représentation de face à la même hauteur et en plan rapproché qui nous permet d'étudier un regard tendu, courageux et concentré en direction du horps champs. Ce hors champs correspond certainement au kilomètre 212, le lieu où le train doit dérailler. Cet acteur est important par son rôle tout au long du film mais surtout dans celui du déraillement puisqu'il est le conducteur et est donc sur le train. D'autres interprétations plus symboliques ou commerciales pourraient être données à son regard, comme celle d'un regard tourné vers son destin ou tourné vers le spectateur, immédiatement interpellé. Il est mis en valeur par un effet de contraste : il est, avec la banderole, le seul élément rouge de l'affiche mais aussi par la lumière qui vient frapper le côté gauche de son visage. 

En effet, l'arrière plan est en noir et blanc (ainsi que le hublot par lequel le résistant sort la tête), il met en scène des occupants allemands qui sont tout particulièrement vigilants puisque le train est un convoi blindé. L'opposition entre la direction des regards des allemands et de celui de Lampin pourrait faire penser que les allemands ne sont pourtant pas assez vigilants et ne regardent pas dans la bonne direction pour prévenir le danger imminent. En plus de l'opposition des couleurs et de la direction des regards, s'ajoute la profondeur de champs qui dessine les allemands et le paysage à une échelle plus petite par rapport au résistant.  Le train blindé renvoie à la seconde partie du film dans laquelle une première tentative de déraillement échoue et entraîne la mort de beaucoup de maquisards et à la deuxième tentative, qui permet cette fois le déraillement d'Apfelkern. C'était par ailleurs un véritable train qui fut jeté dans la vallée, filmé par X caméras. 

Le titre est en blanc avec majuscules, ceci est donc une typographie assez neutre et banale mais qui est sauvé par les sous-titres à visée propagandiste. A noter, il n'y a aucun crédit donné aux acteurs, en effet l'affiche favorise le réalisateur, les cheminots et la résistance plutôt que les noms d'acteurs, s'expliquant par le fait qu'ils sont soit amateurs soit inconnus. 

De toute évidence, le résistant est peint à la manière du portrait qui a pour fonction la présentaton d'un héros et contraste avec les allemands, notamment grâce à une séparation verticale de l'image qui présente le mal d'un côté et le bien de l'autre. Cette image est d'autant plus renforcée par le texte qui allie publicité, slogan ("chef-d'oeuvre", "une oeuvre puissante et gigantesque") et hommage aux cheminots et à la Résistance. 

B. Après son retrait jusqu'en 1957, le renouveau de la Résistance : Paris brûle-t-il de René Clément

    aPrésentation  

Résumé : Le récit de la libération de Paris du 8 au 25 août 1944. Le général Von Choltitz est nommé commandant de la place de Paris par Hitler. Dans la capitale, la résistance s'organise tandis qu'un émissaire est envoyé au-devant des troupes américaines pour les convaincre de venir délivrer Paris afin d'éviter un massacre et la destruction de la ville...

Hitler avait l'intention de mettre en œuvre la politique de la terre brulée. Autrement dit, si les forces alliées envahissent la capitale, les généraux ont ordre de la détruire. Il s’agit pour le führer de faire passer un message clair : si le monde ne peut être nazi alors il doit être détruit. Seul ce message compte puisque dans le contexte de l’été 1944, Paris n’est plus vraiment une place forte d’un point de vue stratégique. Une grande partie de la France est déjà libérée, l’avancée des alliés est inflexible et la Wehrmacht bat en retraite de toutes parts. Le maintien des allemands à Paris ne sert qu’à maintenir l’illusion de l’occupation. Personnages pragmatiques et réfléchissant en termes d’objectifs à long terme, les chefs militaires ne montrent ainsi guère de considération pour Paris. Le général Patton ne considère pas la libération d’une ville comme un objectif prioritaire et préfèrerait foncer vers Berlin pour tuer le loup dans sa tanière. Quant au général Choltitz, gouverneur de Paris, il refusera de détruire la ville non pas parce qu’il est éblouit par sa beauté mais parce qu’il juge un tel acte inutile. « Si je pensais que la destruction de Paris aiderait l’Allemagne à gagner la guerre, je serais le premier à aller allumer l’incendie.» déclare-t-il. Pour tous les autres, Paris est bien sûr le symbole de la France et si Paris est libéré, toute la France l’est.

 

Réalisateur : Voir La Bataille du RailAprès La Bataille du rail (1945), Jeux interdits (1952) et Le Jour et l’heure (1962), Paris brûle-t-il ? est le quatrième film que René Clément consacre à la Résistance.

Le titre : Le titre du film provient de la légende selon laquelle Hitler aurait téléphoné à von Choltitz, réfugié dans sa chambre d'hôtel du Faubourg Saint-Honoré, et lui aurait hurlé fou de rage : « Paris brûle-t-il ? » (élémént que l'on retrouve dans le film). 

 


Paris brûle-t-il ?, un film franco-américain de 1966 fut réalisé par René Clément à la demande du producteur Paul Graetz et adapté du livre best-seller éponyme de Larry Collins et Dominique Lapierre publié en 1965. Paris brûle-t-il ? est une fresque historique qui décrit les dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale à Paris, jusqu'à la libération de la capitale en août 1944.

Une film réaliste sur la Résistance et la Libération qui est le fruit de trois ans de recherche historique :

Pour la préparation de Paris brûle-t-il ? , les auteurs du livre, assistés d'une équipe de collaborateurs en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, se sont penchés sur des centaines de documents (études historiques, messages radio et câbles vieux de vingt ans), ils ont étudié des centaines de mètres de microfilms (les rapports saisis chez Hitler et ses généraux). Ils ont consulté les archives du commandement d'Eisenhower et du SHAEF ainsi que tous les originaux de la correspondance échangée entre de Gaulle, Churchill, Roosevelt et Eisenhower; également les messages échangés entre la Résistance à Paris et l'état-major des Français libres à Londres. Ils ont interviewé des centaines d'Allemands, de Français et d'Américains, du général Eisenhower au général von Choltitz, dernier commandant allemand de Paris, et au Parisien qui hissa, le premier, le drapeau tricolore au sommet de la tour Eiffel, le jour de la Libération, le 25 août 1944. L'envie des auteurs du livre d'écrire ce livre vient de leur lecture d'un article paru dans le Figaro  révélant, d'après des archives militaires allemandes, que Paris aurait dû être détruit en août 1944Autant d'éléments qui confirment que Paris brûle-t-il ? est une fresque historique, reconsituée après trois ans de recherche. 

 L'action est centrée sur les faits de résistance qui ont contribué à la reddition de l'armée allemande, et sur les personnages principaux de cette période : le général américain Patton, le général allemandvon Choltitz,Jacques Chaban-Delmas, alors l'un des chefs de laRésistance, le général Leclerc, etc. Quant à la fin du film, elle insiste plus sur l'ordre donné par Adolf Hitlerà l'armée d'occupation de raser Paris avant de capituler, en faisant sauter les ponts et les monuments. Le général Dietrich von Choltitz désobéira finalement à cet ordre et se rendra sans condition aux alliés, préservant ainsi Paris de la destruction.

Outre des symboles très bien choisis (l’attention portée à un tableau représentant la révolution française lors d’une discussion entre résistants) ou ostentatoires (la destruction du drapeau nazi après l’arrestation de Choltitz), on sera également intéressé par l’illustration de certains personnages historiques. Il y a bien sûr le plus difficile à traiter à l’écran : Hitler. Clément choisit de l’introduire dans une sorte de métaphore des évènements à venir. On le voit exciter son chien en tirant sur l’os qu’il tient dans sa gueule. Il semble se forcer à reprendre l’os mais finalement laisse tomber et laisse le chien partir avec. A noter, Hitler est le seul à s’exprimer uniquement en allemand. Ensuite, c’est uniquement grâce à des images d’archives parsemant le film que le général de Gaulle apparaîtra puisqu’il aura refusé qu’on le représente au cinéma. À la place, le long-métrage met en avant le général Leclerc. Le personnage nous est introduit par les yeux d’un résistant. Ce dernier ne manquera pas d’être troublé par cette rencontre. Il n’apparaît ainsi pas comme un individu mais comme le potentiel libérateur de la France.

Enjeux d'une superproduction franco-américaine :

Cette superproduction contraste avec le cinéma français des années 1960. Le film réunit une pléiade de stars (Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Leslie Caron, Orson Welles, Michel Piccoli, Jean-Pierre Cassel, Kirk Douglas...) et son budget de près de 6 millions de dollars permet à René Clément d’envisager une grande reconstitution du Paris occupé avec une mise en scène de 20 000 figurants, un maquillage à la suie des rues et le camouflage des antennes de télévision, des panneaux publicitaires. C’est là qu’est l’enjeu de ce film, comme le rappelle Denitza Bantcheva, biographe de René Clément, c’était pour lui « le moment ou jamais » de filmer Paris tel qu’il avait été pendant la guerre puisque de grands aménagements urbains sont sur le point de se concrétiser dans la capitale. Pour cela, le tournage dans Paris devait se dérouler entre 5 et 7 h du matin afin de ne pas gêner les parisiens. Une question se pose tout de même compte-tenu de l'époque, pourquoi avoir tourné ce film en noir et blanc ? A cela deux raisons, l'une était pour ne pas trop amplifier le hiatus entre la partie fictionelle et les archives qui y sont ajoutées (avec brio par ailleurs) et l'autre,était que les autorités ont refusé que de vrais drapeaux nazis flottent sur les bâtiments officiels de Paris. Ils acceptèrent seulement des drapeaux noir et blanc, avec la croix gammée. 

L'idée de Paul Graetz était de produire un équivalent européen au Jour le plus long, sorti en 1962. Dominique Lapierre se souvient que Paul Graetz voulait "offrir la plus grande épopée que le cinéma mondial ait connu". Le tournage débute en août 1965, avec un casting qui regroupait toutes les stars de l'époque mais aussi des débutants promis à un bel avenir, comme Patrick Dewaere, Michel Fugain ou Michaël Lonsdale

Plus de moyens, plus de stars, Paul Graetz met tout de son côté pour réussir son pari. 45 ans après, Denitza Bantcheva considère qu'il a gagné: "Paris brûle-t-il? réunit plus de vedettes, a connu un très grand succès à l'étranger et surtout, connaît une postérité bien plus importante que Le jour le plus long." D'autres disent que malgré la présence de vedettes , le film est peu convaincant. Comme le note Sylvie Lindeperg : « Première grande fresque de reconstitution française consacrée à la Seconde Guerre mondiale, [Paris brûle-t-il ?] portait néanmoins le label de la Paramount. » La Bataille du rail glorifiait la Résistance, Paris brûle-t-il ? l’exploiterait plutôt à des fins mercantiles. L’évolution de Clément montre à quel point les mentalités ont changé en vingt ans.

Les enjeux sont donc une rivalisation avec une production américaine, une reproduction fidèle dans son vrai contexte de Paris et enfin, une production mercantile puisqu'avec un budget de 6 millions de dollars, il faut pouvoir le rentabiliser. Malgré la beauté du film dans sa construction, ses actions et sa fidélité à l'histoire, il y a d'importantes omissions. En effet, la fidélité à certains événements n'empêchent pas l'omission intentionnelle d'autres événements, pourtant importants à la compréhension de cette période historique : la collaboration. A noter cependant, la déportation est représentée dans ce film, avec une violence de la part des allemands, une réelle brutalisation sur les prisonniers politiques qui sont poussés dans les wagons. 

    b. Analyse d'une scène

Cet extrait présente la mise en place de la Résistance lors de l'insurrection. Auparavant, des personnes importantes de la Résistante se sont réunis et ont décidé qu'il fallait encore patienter pour l'insurrection, jusqu'à l'arrivée des alliés. Mais les hommes en ont marre, ils sont impatients de combattre. Il suffit alors qu'un homme donne l'ordre de prendre la préfecture de police pour que les troupes obéissent. 

C'est sur une musique entraînante qu'entre celui qui a influencé l'insurrection, après la prise de la préfecture de police. Il s'avance avec un pas assuré et tous les hommes le regardent. Il se place en hauteur au milieu des autres et déclare le caractère officiel de la prise de la préfecture en évoquant un nom emblématique, De Gaulle. A la fin de son petit discours, une acclamation unanime éclate dans la foule. 

Puis, sont filmés deux autres résistants sur des toits par un plan d'ensemble permettant à la fois de les voir eux mais aussi la Cathédrale Notre-Dame-De-Paris qui trône derrière les toits. La caméra accompagne leur mouvement par un mouvement panoramique gauche-droite puis un zoom et un mouvement panoramique bas-haut lorsqu'ils montent à l'échelle. Le plan en contre-plongée lorsqu'ils montent soulignent leur supériorité dans leur héroïsme et leur courage. Par un raccord regard, se fait un plan rapproché sur le drapeau français que les résistants sont en train de hisser dans les cieux. 

Deux autres résistants, dont l'un chef des FFI, passent devant la préfecture et se rendent compte du désobeissement des troupes. Ces deux-là faisaient parti de ceux qui s'opposaient à une insurrection, qui serait trop dangereuse car ils n'ont pas assez d'armes et les allemands sont très fournis, ils ont appris de l'exemple de la ville de Varsovie, bombardée. 

Les plans suivant concernent la vie quotidienne. L'un plan présente un homme en train de se raser, la contre-plongée empêche de voir le cadre, et ce qu'il voit pas la fenêtre. il interpelle sa mère à la manière d'un enfant. Elle accourt, après avoir vu le drapeau flottant, fait un signe de croix et pousse un commentaire de soulagement. L'autre présente une cérémonie de mariage à laquelle s'introduit les FFI. Ils détachent le portrait de Pétain, enlèvent l'écharpe tricolore du maire et prennent en main la cérémonie. 

 

De 27 secondes à 1 minute 40. 

1er plan : Il donne sur le bâtiment de la préfecture de police d'où les résistants vont tirer. 

2 ème plan : Il y a un effet de plongée sur les allemands indiquant la suprématie des trois résistants sur eux. La caméra zoom sur le camion allemand qui s'avance. Et Clément filme de telle façon à ce que le camion soit parfaitement dans le prolongement de la ligne du fusil, apportant l'aspect professionnel, organisé de la Résistance. 

3ème plan : Les actions paraissent s'intensifier, s'accélérer grâce aux cadres et plans qui changent brusquement et sont très courts. Les Allemands s'enfuient, tombent, sont tués et enfin, se rendent. Les résistants sont aux fenêtres, dans la rue : ils sont partout.  all dociles. Gros plan sur munition + mort. Cette scène présente la cohésion et l'organisation de ces soldats pourtant non professionnels. Ils amènent leurs ottages à l'intérieur de la préfecture. Là, Clément continue à se moquer des allemands en les tournant en dérision avec le commentaire d'un d'eux, au visage plutôt sympathique "Excusez-moi, je ne savais pas qu'il était interdit de traverser"

 

 

 

 

  c. Analyse d'affiches 

Les informations nécessaires à la définition d'une date à ces affiches n'ont pas été trouvées. Néanmoins on peut supposer que la première affiche est plus ancienne que la deuxième par son graphisme. 

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  • Cette affiche introduit la résistance et la libération de Paris. Les sentiments ressentis à la vue de cette affiche sont ambigus, à la fois du soulagement mais aussi une sensation de danger, d'action et de tension. 

L'oeil de l'observateur est tout de suite attiré par le personnage gigantesque au premier plan. Il est représenté dans un élan et par des formes floues tant sur la représentation de son corps que dans le cadre dans lequel il agit. Ce flou donne une impression de mouvement, de vitesse et d'enchainement d'actions intrépides. Par sa taille immense, et sa représentation en contre-plongée il parait dominant par rapport à celui qui l'observe. Il est vu de profil et en plan de demi-ensemble ce qui permet donc de voir la scène tout en mettant en avant le personnage. Celui-ci, par ses formes floues, son visage invisible et sa couleur sombre brune-noire ne se définit que par le brassard qu'il porte aux couleurs du drapeau français, c'est un résistant armé, et le brassard correspond à celui des Forces Françaises Intérieures. Contrairement à La Bataille du Rail où le visage du résistant était très clairement identifiable, cette affiche a choisi de lui enlever sa personnalité. Ceci peut s'expliquer par le fait que d'une part le créateur a préféré centrer l'affiche sur LA Résistance qui a par ses actions conduit à la libération que sur un seul résistant qui de plus refléterait mal le besoin de l'époque de la mythification de la résistance qui consiste à faire croire à une résistance unanime à tous les grades. Une autre explication peut se trouver dans le film, il n'y a pas réellement de personnages principaux même si certains attirent particulièrement notre attention comme le général Von Choltitz ou le général Leclerc, il était donc peut être préférable de ne favoriser aucun de ces multiples acteurs qui avaient tous de petits rôles. Le fait de dessiner un drapeau derrière le résistant rappelle la cause pour laquelle il se bat : sa patrie. La ligne de fuite, rejoint la profondeur de champ à droite : la Cathédrale Notre Dame de Paris, qui est avec la Tour Eiffel un grand symbole de la richesse culturelle de la ville. La couleur de la cathédrale, le rouge, peut exprimer le danger dans lequel elle s'est trouvée : être brûlée. Cette ligne de fuite qui lie le résistant à la cathédrale exprime l'offensive réalisée par la Résistance pour sauvegarder Paris. L'arrière plan à gauche aux couleurs disséminées du drapeau français présente sur les Champs-Elysées un tank américain et la population parisienne qui acclame ces soldats américains venus libérer Paris. Au loin, discrète mais c'est cette discrétion qui captive notre regard, triomphe la Tour Eiffel, symbole de grandeur de la capitale qui semble exprimer "je suis toujours debout".

Cette affiche fonctionne par une superposition d'images et de jeu sur les couleurs du drapeau français et du flou. Le titre noir et en majuscules est simple et il contraste très fortement avec l'image car il est le seul élément net avec des contours précis. Il n'y a pas de slogans car l'image parle d'elle-même et le titre attise la curiosité du spectateur mais contrairement à la Bataille du Rail, les noms d'acteurs sont inscrits en bas de l'affiche, montrant une grande distribution : beaucoup de grands acteurs mais de petits rôles. 

Cette affiche est donc un réel hommage aux alliés et aux résistants qui ont permis la protection de Paris face à la destruction voulue d'Hitler mais qui ont surtout permis la libération de la capitale, autrement dit, la libération de la France. Comme dit un jour Hitler en août 1944 "qui tient Paris, tient la France". Cependant, il faut noter que dans le film, la sauvegarde de Paris est en grande partie la conséquence de la conscience du général Von Choltitz mais qui n'est pas représentée, sûrement à cause du fait qu'il soit allemand et qu'à cette époque, l'ennemi était assez diabolisé.

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  • Sur cette affiche du même film, il a été choisi de diviser l'affiche en trois parties principales et d'en faire un montage : la flamme et t la pellicule elle-même divisée en deux parties avec la carte de Paris d'une part et les acteurs d'autre part.

La flamme domine l'affiche puisqu'elle est le fil directeur du film, la menace d'Hitler. Elle est étrangement blanche, mais peut-être pour contraster avec la pellicule derrière.

Cette pellicule est composée d'une carte de Paris, en rouge, notifiant le danger, la malédiction qui a failli s'abbatre sur la capitale, le seul monument qui ressort étant la Tour Eiffel. Autour de la carte, à la manière d'une pellicule cinématographique, se trouve dans chaque perforation un personnage du film, avec le nom de scène et le nom de l'acteur. Toutes les perforations ont le même format et les acteurs sont tous montrés en gros plan, les mettant tous sur un même piédestal. La pellicule pourrait s'apparenter à une métaphore, celle de l'histoire de chaque personnage, car les anecdotes racontées sont pour la majorité vraies. Par exemple l'histoire du résistant Bernard Labé, mort sur un quai sous les balles allemandes, ou ce jeune soldat, parti depuis quatre ans, dont le tank explose au pied de l’immeuble familial. Ce n'était pas seulement des soldats, des résistants, c'était de réelles personnes avec des histoires. 

Le titre en majuscules et simple est appuyé par un slogan historique en haut à gauche qui reproduit les paroles qui auraient été prononcées par Hitler et un court synopsis de l'histoire. 

Dans ces acteurs, se trouve Gerte Fröbe qui a interprété le rôle du Général Von Choltitz, son apparition sur l'affiche peut s'expliquer par le fait que cette affiche soit plus centrée sur le destin tragique qu' a failli vivre Paris que sur les faits de résistance et la libération.

arde-paris.jpg

NB : Une affiche de la même composition existe (ci-contre), surtout utilisé pour le film en allemand "Arde Paris ? " qui change seulement par ses couleurs : Le blanc est remplacé par le rouge, la pellicule et la carte en noir représente la bande blanche du drapeau français et la bande blanche supérieure remplacée par du bleu. Et la typographie du titre est plus représentative puisque qu'elle est plus travaillée et fait écho à l'histoire : dans le titre "Arde Paris" , "Paris" est orné de flammes. 

Le film de fiction génère des images montrant la Résistance comme un phénomène de masse et rendant d'autant plus difficile toute tentative de réinterprétation historique de ce phénomène. Cette période de mythification de la résistance fut largement nourrie par la volonté de l'Etat de rassembler tous les français en présentant gaullistes et communistes comme des héros et en dissimulant les comportements attentistes, collaborateurs ainsi que la déportation. Le mythe résistancialiste se construit donc par le biais du cinéma, des commémorations, de la propagande et par l'éducation des nouvelles générations. Avec La Bataille du Rail, c'était un docu-fiction qui ne présentait rien que des faits résistants et leurs conséquences dans la victoire triomphante que fut la Libération. Il n'y avait surtout rien qui ne puisse ressembler à de la collaboration. Le film ne portait que deux intrigues : une explicite,celle de faire dérailler le train blindé allemand, l'autre un peu implicite, libérer la France. Les valeurs exprimées sont surtout collectives : le patriotisme, la solidarité, le courage, l'audace et l'esprit de sacrifice. Des comportements fraternels, d'entraide y sont dépeints, sans jamais aucune faille de la part d'un personnage. Seul élément à nuancer, le différend entre les cheminots résistants et les maquisards. Ces derniers sont représentés dans le film comme intrépides inutilement et désorganisés. Cette période d'immédiat-après guerre représentait principalement la résistance intérieure : maquis, réseau, FFI, les cheminots... Ces films se closent souvent sur l'événement de la Libération. 

Paris-brûle-t-il ? , s'inscrit dans les onze années qui vont du retour aux affaires du général de Gaulle à son retrait de la vie politique et qui sont marquées par un regain d’intérêt pour les années d’occupation (Jean Moulin entre au Panthéon en 1964). De la  profusion de films sur cette période, on retiendra les suivants : Paris brûle-t-il ? de R. Clément (1966), La Ligne de démarcation de Claude Chabrol (1966),La Grande vadrouille de Gérard Oury (1966) et L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville (1969).

Mais cette mythification ne pouvait pas perdurer, et dès 1970, une autre phase de la mémoire de l'occupation se met en place, que l’historien Henry Rousso appelle « le miroir brisé ». À une idéologie qui ne faisait pratiquement état jusque là que des faits de Résistance, le réalisateur Ophüls permit de mettre l’accent sur des comportements quotidiens beaucoup plus ambigus à l’égard de l’occupant, voire de franche collaboration qui brisaient l'image unanime d'une France résistante, grâce à son documentaire de près de 4 heures, Le Chagrin et La Pitié. Un documentaire qui sera d'autant plus rendu vraisemblable par la publication du livre de Robert Paxton qui fit polémique : La France de Vichy




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