II. De 1970 à 1980

L’année 1970 correspond à la date du décès de Charles de Gaulle, grand acteur dans l'entretien du mythe résistancialiste. Déjà en 1969, Georges Pompidou, premier ministre de De Gaulle prenait sa place en tant que Président car Charles de Gaulle avait organisé en avril 1969, conséquence de mai 1968, un référendum dans lequel il déclarait que si le vote ne recueillait pas la majorité, il démissionnerait. Obtenant 52,43 % de votes contre lui, il démissionne le 27 avril 1969. La mort de De Gaulle mais surtout le retrait des gaullistes au pouvoir, va permettre au cinéma, historiens…etc de s’exprimer et de revisiter la mémoire des années d’occupation.En effet, les successeurs du général de Gaulle sont loin de vouer un culte à la Résistance. Elle agace Georges Pompidou, qui ne fut pas résistant autant que Valéry Giscard d’Estaing. Par ailleurs, la mode rétro qui règne invite à se retourner sur les années de guerre.  D'ailleurs, Pompidou accordera discrètement la grâce de Paul Touvier en 1971 provoquant des grands mouvements de contestation lors de sa divulgation dans la presse en 1972.

Même avec de nouveaux éléments le courant négationniste et de dissimulation commencée par la politique de De Gaulle ne s'arrête pas.  Parmi les négationnistes peuvent être cités Jean-Marie Lepen qui déclara « C’est un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » (Grand Jury RTL-Le Monde, 13 septembre 1987), Robert Faurisson, professeur de lettres qui affirma en 1977 : « Jamais Hitler n’a donné l’ordre de tuer ne serait-ce qu’un seul homme en raison de sa race ou de sa religion ». « Je conteste qu’il y ait eu une politique d’extermination physique des Juifs». Avant les thèses négationnistes des années 70, les thèses révisionnistes d'après guerre consistaient déjà en une dissimulation de la vérité. Paul Rassinier écrivit en 1950 : « Personne ne saurait nier les horreurs des camps mais tout le monde conviendra qu’il n’était pas nécessaire de les exagérer comme cela a été fait. Je corrige les exagérations. Ce n’est pas là minimiser les crimes du nazisme. » Toutefois, des historiens comme Pierre Vidal Naquet dénoncent cette négation de la réalité du génocide pratiquée par l'Allemagne nazie contre les Juifs. Mais c'est surtout Robert Paxton, un autre historien, américain qui a très largement participé à la reconnaissance des différentes attitudes des français et des autorités sous l’occupation : collaboration, attentisme, tortures…etc. En effet, ce dernier publie La France de Vichy en 1973 à partir d’études sur les archives allemandes, il prouve la collaboration active de la France avec l'ennemi et son implication dans la déportation des juifs.

La véritable rupture entre la période de mythe résistancialiste et de remise en cause s'effectuera en 1971 avec le film de Marcel Ophüls et Alain de Sédouy, Le Chagrin et la pitié,chronique d’une ville française sous l’Occupation, conçu pour la télévision mais diffusé en salle dénigre le mythe gaullo-communiste de la France résistante qui avait tenu bon pendant un quart de siècle. Composé d’entretiens avec des personnes ayant vécu les « années noires », ce film offre le tableau d’une France avec très peu de collaborateurs, très peu de résistants, quelques profiteurs et beaucoup d’attentistes. Il eut un grand retentissement dans l’opinion comme l'écrira la directrice du journal L'Express en mai 1971,  qui avoue "Le premier choc est dur. Il faut savoir que personne au-delà de 40 ans ne peut voir le Chagrin et la Pitié innocemment." et explique en quoi ce film est la ré-ouverture d'une sorte de traumatisme : "tant et tant d'images qui font mal (...), que nous étions nombreux à avoir volontairement enfouis, pour toujours". Ici ressort bien le fait que le cinéma produit en fonction des gôuts, du point de vue du réalisateur, de la censure exercée par l'Etat, mais surtout par la censure exercée par la population elle-même. Car il ne faut pas oublier que le cinéma en plus d'être un art esthéthique de masse est un art commercial, le réalisateur cherche à attirer du monde, et pour ça il doit souvent se plier à l'opinion publique, qu'est ce que les français veulent voir ? Par exemple, déjà en 1946, le film Les Portes de la nuit qui racontait l'histoire amoureuse entre un résistant et une femme mariée à un collaborateur fût un réel échec commercial, car les français ne voulaient pas voir cette réalité à cette époque-ci.

Un autre film, qui illustre bien ce nouveau courant de la démythification est Lacombe Lucien de Louis Malle en 1974, l'histoire d'une jeune homme qui a voulu rentrer dans le maquis mais n'a pas pu et s'est donc tourné vers la gestapo dans laquelle il est rentré, puis il tombe amoureux d'une juive avec laquelle il s'enfuit et sera finalement fusillé à la Libération en tant que collaborateur. Ces films posent souvent une question qui hante les réalisateurs : en 1940, quel camp aurais-je choisi ? Et qui hante aussi les nouvelles générations, d'où le besoin de connaître les vrais faits. D'autres films, à valeur de témoignage, s'emploient à la narration d'événements précis comme l'est L'Affiche rouge en 1976 de Frank Cassenti qui retrace le parcours du groupes de résistants Manouchian, issus de la main-d'oeuvre immigrée et qui seront éxécutés en 1944.

Finalement, le grand film à retenir est Le Chagrin et la pitié, c'est l'aboutissement d'une prise de conscience, une révision historique et la dénonciation de comportements plus ambigus et controversés qu'une simple résistance unanime et qui amène chacun à réfléchir sur son engagement passé ou sa passivité. Ce film annonce une nouvelle période qui sera tout particulièrement nourrie par la publication du livre de Robert Paxton, la France de Vichy et d'autres historiens travaillant sur les années d'occupation ainsi que la publication des souvenirs d'enfants de collaborateurs.

Le Chagrin et la Pitié

   1. Présentation

Cette remise en cause est donc marquée dans le cinéma français par la célèbre réalisation de Marcel Ophuls : Le chagrin et la pitié. Ce documentaire de près de quatre heures et demi retrace le quotidien de Clermont Ferrand de 1940 à 1944 sous la forme d’interviews (pas moins de 36 personnes venant de toutes les classes sociales du paysan au bourgeois en passant par l’ancien officier allemand ou l’ex espion britannique) et de documents d’époque réalisés sous la propagande de Vichy. Une génération après la fin de la guerre, le documentaire montre des Français attentistes, parfois antisémites, parfois lâches, loin de l’ image héroïque des Français résistants, consciemment construite et communément véhiculée jusqu’alors.Le film dénoncera la répression politique et l’antisémitisme dont fera preuve la France de Vichy et sa collaboration avec l'occupant, néanmoins la réalisation ne s’est pas faite sans encombres. Tout d’abord produit avec l’aide de deux producteurs de l’O.R.T.F (Office de Radiodiffusion-Télévision Française) ces derniers connus pour avoir soutenu le mouvement « mai 68 » seront licenciés, leur patron Jean Jacques Bresson expliquant que « le film détruit des mythes dont les français ont encore besoin ». Ophuls sera contraint de finaliser la réalisation du long-métrage avec des fonds suisses et allemands. Le petit écran se privera donc du film (les deux seules chaines de l’époque étant sous le contrôle de l’Etat) et sort sur le grand écran en 1971 dans une petite salle du Quartier Latin où en tout 600 000 personnes iront voir la production d’Ophuls, ce qui est un record pour le genre documentaire. Il faudra attendre pas moins de 10 ans(1981) pour que le film soit passé à la télévision ! L’explication la plus plausible est que sous la présidence de Pompidou, l’objectif était d’entretenir le mythe gaulliste d’une France héroïque et non d’apporter une image contrastée de ce mythe puis lorsque Valérie Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir, une déclaration présente dans le films d’un certain Pierre Mendès (ancien Président du conseil) fera que le président aurait pu être compromis et donc aurait ralenti sa diffusion. La déclaration de Mendès fait allusion aux idéaux politiques du père de VGE, celui-ci étant pétainiste.

 

Réalisateur :

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Marcel Ophuls, fils unique du cinéaste et metteur en scène Max Ophuls et de l'actrice Hilde Wall, naquit en Allemagne en 1927 et vécut une partie de la période traitée par le documentaire. Sa famille déménagea pour aller vivre en France en 1933, où son père continua à réaliser des films, servit dans l'armée française en tant que simple soldat de 1939 à 1940 et participa aussi à la production d'émissions de radio antinazies. La famille s'enfuit de Paris en 1940, peu de jours avant que l'armée allemande ne prenne la ville, pour l'Espagne et puis les Etats Unis en 1941.

 

Le titre : Au tout début du documentaire, un père est filmé en train de parler de la défaite à ses enfants. A un moment sa fille lui demande si dans la Résistance il y a eu autre chose que le courage. A celà il répond : "Ah c'est sûr. Et moi personnellement, les deux sentiments, n'est-ce pas, qui m'ont été les plus fréquents ça a été le chagrin et la pitié". 

 

Un documentaire à valeur de témoignage qui dévoile au grand jour des secrets jusque-là dissimulés

Le film est un montage de matériaux très divers: archives et bandes d'actualité de la période 40-44, extraits de longs métrages allemands et de films de propagande de Vichy et, surtout, interviews d'un certain nombre de personnes (célèbres ou anonymes) qui donnent leurs positions personnelles par rapport aux événements qu'elles ont vécus. Le Chagrin et la pitié rappelait aux Français ce qui s'était réellement passé pendant cette période: comment la France s'est soumise à la puissance allemande; comment le gouvernement de Vichy a cru apaiser l'Allemagne nazie en proclamant la 'Révolution nationale', substituant à la traditionnelle devise de 'Liberté, Egalité, Fraternité' celle de 'Travail, Famille, Patrie'; par quel état d'esprit des expositions antijuives ont pu être montées ou des acteurs français ont pu doubler dans notre langue des films tels que la célebre production antisémite Le Juif Süss en 1940. On peut rattacher le documentaire à un vaste courant de programmation destinée au grand public; en effet, au cours des années 70, les télévisions européennes s'attachèrent à exhiber les archives filmées pour reconstruire l'histoire contemporaine du continent.

Un documentaire qui se veut objectif ? Quelles sont ses faiblesses ?

le film ne parvient pas à rendre vraiment compte de la situation de la France occupée et vichyssoise, c'est probablement à cause de son parti pris d'interviews inégalement objectives. Le ton du film change en effet en fonction des interviewés. Le matériel que l'on juxtapose directement à un entretien, le ton du journaliste... tout varie de façon involontairement révélatrice, bien qu'a première vue la même importance ait été accordée au témoignage des héros de la Résistance et des combattants de la France libre, à ceux des espions britanniques, des hommes politiques français, des collaborateurs déclarés ou des adversaires de la France. Le film tire sa force du fait même qu'il rappelle l'importance de la collaboration - révélant ainsi que la France était loin à cette époque d'être unanimement gaulliste - mais sa faiblesse tient à la façon qu'il a de présenter la collaboration comme le résultat d'attitudes purement individuelles. Le film souffre de cette propension, inhérente à la plupart des émissions historiques télévisées, à n'étayer un fait historique que sur des témoignages individuels en excluant toute approche d'ensemble des données d'un phénomène historique telle que l'étude des structures sociales, des institutions politiques ou des mentalités. D'après Philippe de Comes et Michel Marmin déclarent << Politiquement, Le Chagrin et la pitié est un échec relatif parce que le pittoresque y occulte trop souvent l'analyse historique, seule à même de donner des leçons politiques. Comme l'a bien souligné Alfred Fabre-Luce, on ne rend pas compte d'une situation moyenne par la juxtaposition symétrique de cas extrêmes.>>

 

   3. Analyse de l'affiche : 

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Cette affiche aux couleurs de la France, attire le regard sur l'immense masse noire qui prend pratiquement toute l'image. Le rouge associé au noir a pour conséquence une ambiance angoissante, un mystère à élucider. 

Cette affiche est donc un montage, composé de quatre éléments : un homme dans lequel se dessine d'autres personnes en mouvement, la Tour Eiggel et les barbelés. L'homme en noir tourné vers la Tour Eiffel et en uniforme donne à penser à une célèbre photo d'Hitler posant de face devant le monument. Le noir apporte un côté sombre, mauvais au personnage. Les personnes dessinées sur ce fond noir sont floues et en rouges, ne permettant ni de les identifier ni de qualifier leur activité. Ce sont simplement des personnes qui ont vécu sous l'occupation, femme comme enfants qui sont au nombre de trois. La Tour Eiffel est le symbole de la puissance de la France, une force peut-être pas si exacte puisque comme le montre ce film, la France n'a pas été que résistante, elle a préféré aux risques la sécurité. Enfin, le dernier élément, les barbelés qui se trouvent à deux endroits différents de l'affiche. Ces barbelés peuvent signifier à la fois la frontière, celle entre résistants et collaborateurs, allemagne et france et signfier les restrictions, les interdictions, celles qui étaient en vigueur sous l'occupation et poussaient les Français à collaborer ou à ne rien faire, les barbelés sont une sorte de piège qui se referme autour de la France occupée. 

Cette affiche, qui d'après nous n'est pas très pertinente en particulier en rapport avec le genre du documentaire, possède un visuel simple qui oublie de parler des attitudes des français sous l'occupation, et même si les barbelés peuvent en être une allusion comme expliqué ci-dessus, ce symbole n'est pas assez frappant pour être compris facilement. La deuxième affiche semble plus appropriée. 

La deuxième affiche n'implique pas d'impressions particulières ressenties par l'observateur mis à part la reconnaissance d'un documentaire, et d'un film sérieux. L'affiche est un montage de photographies sur un fond vert, la couleur symbole de la raison, d'une action équilibrante et apaisante mais aussi symbôle de l'évocation des puissances maléfiques, peut-être une allusion au régime de Vichy. Cette juxtaposition de photographies dénonce la France de Vichy : La première image est l'Assemblée nationale recou­verte d'un slogan en allemand : L'Allemagne est victorieuse sur tous les fronts. La deuxième image présente des passants lisant une interdiction faite aux Juifs d'entrer dans une salle de spectacle puis la troisième un bureau de recrutement de la LVF (« légion des volontaires français contre le bolchevisme ») , la quatrièle montre une affiche reprenant une phrase de Victor Hugo à propos de la nouvelle Europe, puis, une photographie de soldats allemands passant devant la guérite d'un gendarme français et enfin, la repro­duction d'une affiche de lutte contre la Résistance et les Alliés, en français. La combinaison de ces photographies annonce un genre documentaire historique de dénonciation, de démystification. L’affichiste a délibérément choisi de ne montrer que des photographies de la rue, illustrant l’occupation et la collaboration. 

Le titre, noir et en minuscules, s'étend sur trois lignes et est précisé par un sous-titre : « chronique d'une ville française sous l'Occupation ». Puis apparait le nom du réalisateur, et enfin un commentaire excessement louangeur : « Nul ne peut ignorer cette leçon d’histoire ».

C'est donc une affiche assez simple mais qui annonce très bien le genre de l'oeuvre et illustre bien avec les photographies le sujet de l'oeuvre. D'autre part, le titre provoque l'intérêt de l'observateur. Cette affiche est donc fidèle au film et est comme lui révélatrice de secrets jusque là occultés. Il n'y a aucune allusion aux résistants, seulement à la collaboration et à la soumission des français sous l'occupation. 

Cette période de démystification s’achève avec l’iconoclaste Papy fait de la Résistance de Jean-Marie Poiré (1983). Celui-ci considère que son œuvre rend un « hommage parodique » aux films sur la Résistance tels que Le Père tranquilleLe Silence de la merLa Grande vadrouilleL’Armée des ombres. Faire de la fin du film une caricature de l’émission Les Dossiers de l’écran est une trouvaille : il ne s’agit plus de traiter de la Résistance mais de ses représentations. Bien reçu par la commission de contrôle des films comme par la critique (communiste exceptée), Papy fait de la Résistance est salué comme une entreprise de démythification. L’historien Henry Rousso l’analyse ainsi : « Papy () est peut-être l’amorce d’une rupture cinématographique, qui annonce un tournant dans l’imaginaire collectif de cette époque. » 

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